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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 17:13
De Niépce aux frères Lumière
EN PRATIQUE  > Analyse d'images 
  L’image
  L’état de la photographie en 1840
  Le photographe
  Analyse
  Avec les élèves

L’image 
  L’image est sur papier, de format carré, aux coins rognés. Elle représente un homme aux yeux clos qui paraît dormir. Il est assis sur une sorte de banc, l’épaule gauche nonchalamment appuyée contre ce qui semble être le fût d’une colonne. Sa tête est inclinée sur la gauche et repose aussi contre la colonne. Les mains sont croisées à hauteur du bassin.
Les mains et visage sont gris et contrastent avec la lividité du torse. Car l’homme est à demi nu, un drap recouvre ses jambes et son bassin. Ce drap se prolonge vers le haut derrière lui, de telle sorte que la tête et le buste reposent dessus. On imagine que le drap recouvrait complètement l’homme et qu’il a été ouvert, laissant alors apparaître le buste du dormeur.
Deux objets figurent sur l’image : sur la droite du personnage, un chapeau de paille et sur sa gauche un vase.
 

 

 


L’état de la photographie en 1840
En 1840, date de cette image, la photographie n’a que seize ans d’existence.
Le premier procédé photographique fut inventé par Nicéphore Niépce en 1824. Il prit la première photographie du monde, ou tout du moins la plus ancienne actuellement connue, en 1826. Elle fut obtenue sur une plaque de cuivre enduite d’une substance photosensible, le bitume de Judée. Elle représente une vue des toits prise depuis la chambre où il travaillait. Le temps de pose dura plusieurs jours.
En 1829, il s’associe avec Louis Jacques Mandé Daguerre. Ensemble, ils perfectionnent le procédé. Après la mort de Niépce en 1833, Daguerre continue seul les travaux et met au point en 1838 le daguerréotype. Une plaque de cuivre argentée est recouverte d’une substance photosensible, l’iodure d’argent, exposée à la lumière dans une chambre noire, puis soumise à des vapeurs de mercure qui révèlent l’image latente. L’image obtenue est donc unique, inversée, sur une plaque argentée. Le temps de pose est voisin de trente minutes. Daguerre prend contact avec les autorités scientifiques et politiques et, en janvier 1839, Louis Arago annonce officiellement l’existence du procédé du daguerréotype devant l’académie des Sciences et demande au gouvernement d’en acheter les droits. Peu après, le gouvernement décide d’attribuer une rente viagère à Daguerre.
De 1834 à 1839, un anglais, William Henry Fox Talbot, expérimente et perfectionne un procédé basé sur la sensibilisation d’un papier à l’aide de nitrate d’argent. Il obtient ainsi des négatifs sur papier et peut produire des images multiples en positif, sur papier.
C’est dans ce contexte qu’Hippolyte Bayard conduit ses travaux.

Le photographe 
Hippolyte Bayard naît dans l’Oise en 1801, issu d’une famille de la petite bourgeoisie picarde. Il gagne Paris où il devient fonctionnaire du ministère des Finances. Parallèlement, il suit une formation artistique puis s’intéresse aux procédés de reproduction photogénique. L’époque est propice à ces passions croisées pour les arts, les sciences et la technique. 
En 1839, il met au point un procédé qui lui permet d’obtenir directement des images positives sur papier : un papier recouvert de chlorure d’argent est exposé à la lumière dans une chambre noire après sensibilisation préalable dans de l’iodure d’argent. Le temps de pose varie entre trente minutes et deux heures. C’est sur ce même principe que fonctionnent toujours les pellicules Polaroïd.
Cette découverte apparaît comme une alternative au daguerréotype. Inventeur du positif direct, Bayard ne peut obtenir de reconnaissance officielle de l’académie des Sciences, et n’obtient pas davantage celle des savants et de la presse. D’où sa déception, et cette photographie.
Pour l’histoire, Bayard obtiendra la reconnaissance de l’académie des Beaux-Arts peu après et déposera finalement son brevet à l’académie des Sciences, fin 1839.
Par la suite il poursuivra sa pratique photographique, connaîtra la consécration publique et officielle, participera à la mission héliographique, première grande commande officielle, concourra à la fondation de la Société héliographique de France. Il meurt en 1887, oublié.

Analyse
Cette photographie est intéressante à plus d’un titre.
Tout d’abord parce que, replacée dans son contexte historique, elle montre que la photographie n’a pas été découverte, une fois pour toutes, par un seul homme. C’est une œuvre collective, qui ne doit son perfectionnement et sa diffusion qu’à la conjonction des travaux et des talents de plusieurs inventeurs. Le procédé de Daguerre n’est pas maniable, celui de Talbot est rudimentaire, Bayard est ignoré par ceux qui ont trop donné à Daguerre. Pourtant, c’est d’un peu des travaux de chacun que la photographie est née.
Ensuite parce qu’elle montre que le besoin de reconnaissance financière et la soif de notoriété sont des moteurs essentiels de la recherche : c’est par dépit de ne pas être reconnu et de ne pas se voir attribuer de rente comme Daguerre que Bayard réalise cette image. Elle traduit son amertume de ne pas être célébré par les instances officielles, les journalistes, les savants.
Par cette image, Bayard nous livre la première mise en scène de l’histoire de la photographie, et son premier canular. De façon très habile, il détourne à son avantage les inconvénients et les défauts de la technique photographique. La durée d’exposition était très longue et ne permettait guère que les portraits après décès ou la pose les yeux fermés. On n’avait pas encore mis au point tous les dispositifs destinés à aider les modèles à garder la pose. Bayard se représente donc mort, appuyé contre une colonne. Cela lui permet de garder l’immobilité nécessaire à la qualité de la prise de vue et contribue à donner cette impression d’abandon dans la mort. De par leur nature et leur composition, les papiers photographiques étaient très peu sensibles au rouge, couleur qui était rendue par un gris plus ou moins prononcé. C’est la raison pour laquelle le visage et les mains du personnage, halées et teintées par le soleil, apparaissent si foncés. Pour en venir à son but, il compose son image comme un peintre et la dramatise par l’adoption d’une pose suggestive. Il ne nous montre pas un photographe désespéré, il nous révèle la tragédie de son désespoir. Non seulement il se suicide, mais personne ne vient réclamer sa dépouille à la morgue : faut-il y voir une allégorie de la solitude de l’artiste et du créateur ? Le rapprochement est facile avec le tableau de David : Marat assassiné, thème commun du précurseur sacrifié, pose similaire, drap/linceul découvrant le corps, tête inclinée, texte accompagnant la représentation.
Aujourd’hui, les premières photographies nous apparaissent comme des œuvres d’art et s’il est probable que les premiers photographes aspiraient à ce statut d’artiste, il ne fait aucun doute qu’ils y sont parvenus par des chemins détournés, en imitant les peintres, et en transcendant les imperfections d’une invention technique balbutiante. Chaque photographe est un technicien qui affine la technique et permet d’autres points de vue, d’autres rendus de la matière photographique et de son sujet : le monde.

Avec les élèves 

(Nom d’utilisateur : code de l’ établissement / mot de passe : Louvre)

On pourra élaborer collectivement avec les élèves une méthode d’analyse ou leur fournir une proposition de grille.


© SCÉRÉN - CNDP
  Créé en avril 2003. Actualisé en avril 2007 - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.

À partir des analyses du tableau Marat assassiné de David, consultées sur les sites ci-dessous, comparer cette œuvre à la photographie d’Hippolyte Bayard.
Le musée critique de la Sorbonne http://mucri.univ-paris1.fr/
L'Histoire par l'image www.histoire-image.org/
Louvre-edu www.louvre.edu/
L’intention de l’auteur
La scène doit être interprétée comme la représentation d’un noyé dont le corps est à la morgue. Ce corps noyé est celui du photographe lui-même, Hippolyte Bayard. C’est ce que précise le texte qui figure au dos de l’image.

Le texte du verso
« Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir, ou dont vous allez voir les merveilleux résultats. À ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait de perfectionner son invention.
L’Académie, le Roi et tous ceux qui ont vu ses dessins que lui trouvait imparfaits, les ont admirés comme vous les admirez en ce moment. Cela lui a fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement, qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre, a dit ne pouvoir rien faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé. Oh ! Instabilité des choses humaines ! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui pendant longtemps et aujourd’hui qu’il y a plusieurs jours qu’il est exposé à la morgue, personne ne l’a encore reconnu, ni réclamé. Messieurs et Dames, passons à d’autres, de crainte que votre odorat ne soit affecté, car la tête du Monsieur et ses mains commencent à pourrir, comme vous pouvez le remarquer. »
H. Bayard. Autoportrait en noyé, 1840.
© SFP

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Published by Catherine Giuli
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